Interview Renaud MEYER

PRIX NAISSANCE D’UNE ŒUVRE — FINALISTE 2026

« J’étais un architecte de l’écriture, je suis désormais un jardinier. »

Renaud Meyer

Romancier, auteur radiophonique et dramaturge, Renaud Meyer est finaliste du Prix Naissance d'une œuvre pour Retour à Balbec. Un roman sur le deuil, la musique et la mémoire, qui prolonge une œuvre tissée de fils invisibles.

LE LIVRE

Pouvez-vous nous parler de votre dernier livre, Retour à Balbec?

Samuel Pakhchelian est un pianiste de renommée mondiale, spécialiste de Debussy. Il doit donner un concert marathon de douze heures au Carnegie Hall de New York. Jouer du piano de midi à minuit. Mais le matin même, il renonce. Il prétexte s'être coincé la main dans une porte d'hôtel. La vérité, c'est qu'il vient d'apprendre la mort de sa grand-mère. Or tout tenait à elle : il jouait pour elle, elle était le centre de tout. Quelque chose de fusionnel.

Pendant dix ans, il disparaît de la scène musicale. Puis il accepte l'invitation d'un festival situé près de Balbec, une station balnéaire où il venait enfant avec sa grand-mère. En se promenant sur la plage, il aperçoit une vieille dame sur la terrasse d'un hôtel qui lui ressemble étrangement. Il va la voir. Cette femme est écrivaine. Une relation étrange, particulière naît entre eux. Elle lui dit : « Venez chez moi, j'ai quelque chose à vous montrer. » Cette chose, c'est un piano, un piano ayant appartenu à Gabriel Fauré. C'est le début du roman.

L’OEUVRE

Comment ce livre s'inscrit-il dans votre parcours d'écriture ? Y a-t-il un fil conducteur dans votre œuvre ?

Ce fil, je ne l'ai pas décidé, il s'est inscrit à mesure des livres. Ce sont les lecteurs qui me l'ont fait remarquer, notamment Laurence Viénot. Cette construction de l'œuvre s’articule autour du temps, de la mémoire, de la transmission. Il y a aussi l'enfance. Je crois que c'est un élément assez central. Et bien sûr les arts, notamment la musique. La musique est très présente dans mes romans : dans Terre étrangère, dans Retour à Balbec, dans Les Deux mots de Hannah K. où le personnage principal était violoniste. Dans mon prochain roman, qui sort l'année prochaine, il sera encore question de musique.

Et puis la musique elle-même tient une place particulière dans ma vie : il ne se passe pas un jour sans que j'écoute des œuvres classiques.

LE TRAVAIL D’ÉCRITURE

Comment écrivez-vous ? Avez-vous une manière de travailler qui vous est propre ?

Ma façon de travailler a évolué. Sur mes trois premiers livres, j'étais ce qu'on appelle un architecte : je planifiais tout, avec un plan très détaillé, je prévoyais chaque étape. Depuis Retour à Balbec, j'ai commencé à devenir jardinier : partir de la feuille blanche avec une idée et me laisser guider par les personnages, par les lieux.

Mon éditrice, Pascale Gautier (Buchet-Chastel), me dit souvent : « Avec toi, il faut enlever les échafaudages. » On retravaille beaucoup ensemble. Je fais de nombreuses versions, je lui envoie, elle me renvoie, je retravaille. Je suis capable de couper la moitié d'un roman et de le réécrire pour arriver à l'essentiel, au noyau.

J'ai aussi beaucoup écrit pour la radio, notamment pour France Inter, des fictions historiques où la contrainte narrative était très forte. Et pour le théâtre, où les limitations sont encore différentes : le plateau, les acteurs, l'espace. Le roman, lui, offre une liberté bien plus grande. C'est sans doute ce qui m'y a conduit.

« Je suis capable de couper la moitié d’un roman, puis de le réécrire, pour arriver au noyau de l’écriture.  »

LE PRIX

Qu’est-ce que cela signifie pour vous d’être finaliste du Prix Naissance d’une œuvre ?

C'est énorme. C'est une vraie reconnaissance. Pas seulement d'un livre, mais de ce que j'essaie de cultiver au fil des romans. On est très solitaire quand on écrit. Et tout d'un coup, cette reconnaissance signifie qu'on n'est plus seul. Il y a des lecteurs qui vous disent : peut-être que ce que vous faites n'est pas sans valeur. Il faudrait continuer.

C'est un encouragement, oui, mais pas n'importe lequel. Gagner un prix est un encouragement, mais celui-là est particulier parce qu'il parle de l’œuvre. Il porte sur l'écriture elle-même, sur la continuité. Et c'est là que se loge la pression aussi. Il ne s’agit plus d’écrire un livre, mais de creuser quelque chose. Quelque chose d'inconnu.

Comme disait Marguerite Duras : « écrire, c'est avancer dans le noir ». Écrire, c'est la nuit. C'est ça qui fait peur. Et c'est ça qui est bien. Peut-être qu’il y a une œuvre, et si c’est le cas, la mission est de la tenir dans le temps.