Interview Jérôme CHANTREAU
PRIX NAISSANCE D’UNE ŒUVRE — Lauréat 2026
« La naissance d’une œuvre comme une invitation à se remettre au travail»
Jérôme Chantreau
Ancien professeur de français reconverti à plein temps dans l'écriture, Jérôme Chantreau est finaliste du Prix Naissance d'une œuvre pour L’affaire de la rue Transnonain, roman historique né d'un mot trouvé par hasard et d'une injustice vieille de presque deux siècles.LE LIVRE
Pouvez-vous nous parler de votre dernier livre, L’affaire de la rue Transnonain ?
Le point de départ est un événement réel : le 14 avril 1834, rue Transnonain à Paris (actuelle rue Beaubourg). Une insurrection traverse la France, quatre mille barricades sont dressées en une nuit. Un capitaine de l'armée est tué sur l'une d'elles. Ses hommes, persuadés que le coup de feu vient d'un immeuble voisin, y font irruption et massacrent tout le monde, hommes, femmes, enfants, vieillards, sans distinction.
Parmi les victimes, un jeune homme de 18 ans : Louis Breffort. Il sera désigné comme le responsable du massacre, alors qu'il n'en est très certainement que le bouc émissaire. L'affaire est très documentée : le dossier d'instruction est encore aujourd'hui en accès libre à la Bibliothèque du Sénat. Et l'on voit rapidement que Louis n'avait aucune raison d'être l'auteur du coup de feu.
Ce qui a vraiment déclenché mon envie de raconter cette histoire, c'est ce qu'on a trouvé dans son lit au moment du massacre : des bas de femme enroulés dans les draps. Cette femme, c'était Annette Vacher, sa fiancée. Or, elle a d’abord échappé à la mort, puis elle a disparu. Comment a-t-elle pu s’enfuir alors que ces hommes équivalaient à peu près à la Légion étrangère d’aujourd’hui ? Où est-elle allée ? Que sait-elle ? Elle est le seul témoin de première main de ce massacre. Mon roman part à sa recherche.
Je suis tombé sur cette histoire complètement par hasard, en faisant des recherches pour un autre livre (sur un abbé du Pays basque). C'est le mot lui-même, « Transnonain », qui m'a d'abord interpellé : vieilli, un peu suranné, opaque au premier regard. Et puis derrière ce mot, toute une histoire enfouie. Le massacre avait fait grand scandale à l'époque. Victor Hugo, Stendhal, Lamartine en avaient parlé. Il en reste une lithographie célèbre, celle d'Honoré Daumier, que beaucoup connaissent sans la rattacher à cet événement précis.
L’OEUVRE
Comment ce livre s'inscrit-il dans votre parcours d'écriture ? Y a-t-il un fil conducteur dans votre œuvre ?
J'ai commencé par des livres assez autobiographiques (Avant que naisse la forêt et Les enfants de ma mère), même si romancés, qui m'étaient proches et qui sont donc contemporaines. C'est dans mon troisième livre, Bélhazar, avec un passage se déroulant pendant Verdun, que j'ai eu une sorte de révélation : j'ai un goût pour l'histoire. Depuis, je sens que je me dirige progressivement vers le roman historique, et ce qui m'y attire, c'est qu'il illustre toujours le présent.
Mais au-delà du genre, le fil conducteur, je crois que c'est l'enquête. Et derrière l'enquête, une idée d'injustice à redresser. Redonner voix à des gens que l'histoire a écrasés, qui n'ont pas eu la possibilité de se défendre. C'est ce qui me met en mouvement d'un livre à l'autre. Dans Bélhazar, c'était un ancien élève mort dans des circonstances troublantes. Dans le roman que j'écris en ce moment, ce sont des femmes accusées de sorcellerie au XIVe siècle. Le décor change, la question reste la même.
LE TRAVAIL D’ÉCRITURE
Comment écrivez-vous ? Avez-vous une manière de travailler qui vous est propre ?
J'ai une routine très précise. Je suis en disponibilité de l'Éducation nationale depuis six ans et j'écris tous les jours. Je commence vers 5 heures du matin. Sept jours sur sept, 365 jours par an. Je n'écris pas dans les cafés, pas en voyage : je m’installe à mon bureau. Ce n'est peut-être pas très romantique, mais cette régularité-là déclenche l'imaginaire. C'est par là que je voyage.
L’affaire de la rue Transnonain m'a demandé trois ans et demi d'écriture, ce qui est considérable. En partie parce que je menais la recherche documentaire et l'écriture en parallèle, ce qui est très chronophage. Pour le prochain, j'essaie d'être plus efficace.
Ce qui prend autant de temps, c'est l'exigence historique. Je veux que le roman soit irréprochable jusqu'au moindre détail. Je donne souvent cet exemple : quand j'écris « Annette enlève son chapeau », il faut d'abord savoir qu'elle a un chapeau. Mais quel chapeau ? Annette est une prostituée, elle n'a pas n'importe quel couvre-chef. Et peut-on vraiment enlever son chapeau aisément, quand il est maintenu par une vingtaine d'épingles ? Combien de temps cela prend-il ? Une simple phrase, « elle enlève son chapeau », peut nécessiter deux jours de recherche.
LA VOCATION
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ?
Je crois que l’envie m’est venue dès l’adolescence, en écrivant des portraits satiriques dans la cour du collège, avec un ami, lui-même devenu auteur. Ensuite, il y a eu beaucoup de très mauvais poèmes et de bouts de romans promis aux tiroirs. De nombreuses années passées à enseigner les lettres. La première publication est arrivée bien plus tard. Mais l’envie, elle, a toujours été là.
Une question bien connue des écrivains : pourquoi écrivez-vous ?
Que faire d'autre ? Exactement comme la lecture, l'écriture est un moment essentiel de mes journées, de mes matinées pour être précis, et celles où je n'écris pas me paraissent irrémédiablement perdues. Quant au but à atteindre, il est à la fois très simple à formuler et horriblement difficile à réaliser : écrire une bonne histoire.
« Une simple phrase peut demander deux jours de recherche. C’est le prix de l’irréprochable. »
LE PRIX
Vous étiez finaliste du Prix Naissance d’une œuvre aux côtés de Renaud Meyer et Emmanuelle Pol. Qu’avez-vous ressenti ?
Cela a été une grande joie. Je connais des auteurs lauréats de ce prix, comme Gilles Marchand et Laurent Binet. Ils m'avaient dit qu'il y avait quelque chose de particulier parce qu'il récompense une œuvre. Et ça, ça m'intéresse beaucoup parce que la question de l'œuvre n'est plus si évidente aujourd'hui.
Au XIXe, au XXe siècle, on ne se posait pas la question : à partir de quatre ou cinq livres, on faisait une œuvre, et voilà. Aujourd'hui, c'est presque interdit de prononcer ce mot. Trop prétentieux. D'ailleurs, je ne crois pas qu'un auteur parle jamais de son œuvre, parce que ça supposerait un projet d'œuvre, et personne n'a vraiment ça au départ.
Ce que je crois, en revanche, c'est que certains écrivent des livres, et c'est très bien, et que d'autres s'inscrivent dans la durée. Et cette durée, elle construit quelque chose. Quelque chose qui s'appelle une œuvre, même si on ne le voit qu'après coup. J'aime beaucoup l'audace un peu non consensuelle de ce prix qui ose dire ça : qu'il y a des œuvres en construction, et qu'elles méritent d'être nommées.
Pour moi, au bout de bientôt cinq livres, quelque chose naît. L'ensemble est encore disparate, peut-être qu'on ne lui donnera un sens qu'après. Mais il y a une construction. Et cette sélection le reconnaît, pas seulement pour moi, mais pour tous les finalistes.
Que signifie pour vous d’être lauréat de ce prix littéraire qui prime la naissance d’une œuvre ?
Cela signifie qu'un jury de lecteurs a bien voulu voir dans mes livres des raisons d'espérer. Plus sérieusement, c'est un formidable encouragement à continuer d'écrire. La naissance d'une œuvre, je la comprends comme une invitation à se remettre au travail, le signe que mes premiers livres ont pu faire naître une curiosité, et que le chemin, par bonheur, est encore très long.

